Cinq maladies très anciennes et ce qu'en disaient les anciens

Ce qui est peut-être encore plus surprenant que cette ordonnance vieille de 4 000 ans prescrivant un "extrait de crocodile" ou que cet avertissement vieux de 2 600 ans indiquant que les rapports sexuels après un repas riche peuvent provoquer la lèpre, c'est de voir à quel point les anciens médecins avaient raison.

  • 15 novembre 2023
  • 12 min de lecture
  • par Maya Prabhu
Représentation d'un harpiste aveugle ornant les murs de la tombe de Nakht et de son épouse Tawy. Le trachome, maladie oculaire d’origine infectieuse, était courant dans l'Égypte ancienne et reste aujourd'hui l'une des principales causes de cécité. Source : Flickr
Représentation d'un harpiste aveugle ornant les murs de la tombe de Nakht et de son épouse Tawy. Le trachome, maladie oculaire d’origine infectieuse, était courant dans l'Égypte ancienne et reste aujourd'hui l'une des principales causes de cécité. Source : Flickr
 

 

Les données génétiques confirment qu’un bon nombre des maladies infectieuses qui nous affligent encore couramment aujourd’hui trouvent leur origine dans l'Antiquité. L’analyse des échantillons d'ADN prélevés sur l’os de la jambe d'un squelette romain déterré à Lugano, en Italie, a prouvé par exemple que le paludisme à falciparum avait dévasté cette communauté au VIe siècle. L’étude de l'évolution des agents pathogènes faisant appel à la modélisation fondée sur le phénomène d’horloge moléculaire permet de remonter encore plus loin dans le temps et révèle par exemple que la divergence entre le virus de la rougeole humaine et celui de la peste bovine s'est produite au sixième siècle avant notre ère.

« Oh ! Père ! En ce qui concerne l'homme [...] attaqué par un chien enragé qui lui transmet son venin [...], je ne sais pas quoi faire pour lui. » Marduk, dieu babylonien de la guérison, vers le 21e siècle avant notre ère.

Mais l'analyse génétique ne nous dit rien sur la façon dont les Anciens appréhendaient les maladies qui les frappaient et les tuaient, ni sur la façon dont ils tentaient d'en traiter ou d’en atténuer les symptômes. Pour cela, nous devons nous plonger dans les archives.

Les maladies et les consultations mentionnées dans les textes médicaux les plus anciens du monde sont parfois difficiles à reconnaître - les listes systémiques et scientifiques des symptômes ne sont pas toujours disponibles ; les hypothèses faisant intervenir des interventions diaboliques ou divines peuvent parasiter les descriptions cliniques objectives. Mais parfois, le diagnostic est évident, quand la maladie est reconnaissable par des caractéristiques qui nous sont familières.

Voici cinq maladies dont l’origine se perd dans la nuit des temps et contre lesquelles nous nous battons encore aujourd'hui.

 

PALUDISME

Ce que l'on sait aujourd'hui

Transmis par la piqûre du moustique anophèle femelle, le parasite du paludisme est encore actuellement la cause de plus de 620 000 décès par an, la grande majorité d'entre eux concernant des enfants de moins de cinq ans.

Et ce, alors que l'humanité cherche depuis des millénaires les moyens de prévenir et de faire reculer l'infection, et qu'il existe aujourd'hui de nombreux outils de prévention et médicaments qui permettent de sauver des vies.

Depuis les moustiquaires et les sprays anti-moustiques jusqu’à la chimioprévention et aux traitements, cet arsenal diversifié permet de sauver des millions de vies chaque année. L'année dernière, il s'est enrichi d'un élément important : fin 2021, le Conseil d'administration de Gavi a décidé de financer le premier déploiement mondial d'un vaccin contre le paludisme, marquant ainsi un nouveau chapitre, que l'on espère révolutionnaire, d'une lutte qui dure depuis des lustres.

Ce qu'ils savaient... dans la Chine ancienne

Des documents médicaux chinois datant de 270 avant notre ère décrivent des fièvres tierces (tous les trois jours) et quartes (tous les quatre jours), accompagnées d'une hypertrophie caractéristique de la rate, qui permettent de reconnaître sans équivoque des cas de paludisme. Les maux de tête, les frissons et la fièvre qui accompagnent les accès palustres étaient attribués à l'intervention de trois démons : l'un muni d’un marteau, l'autre d’un seau d'eau et le dernier d’un réchaud.

Si cette étiologie démoniaque semble désuète, le remède proposé par le médecin philosophe et penseur Ge Hong un demi-millénaire plus tard est étonnamment actuel. Rédigé vers l’an 340 de notre ère, son Manuel des prescriptions pour les traitements d'urgence propose une préparation contre ces "fièvres intermittentes" qui s’inscrit dans la modernité.

Chinese woodcut, Famous medical figures: Portrait of Ge Hong. Credit: Gan Bozong (Tang period, 618-907)
Les figures médicales célèbres : Portrait de Ge Hong ; gravure chinoise sur bois
Crédit : Gan Bozong (période Tang, 618-907)

« Prenez une poignée d'absinthe douce », écrit Ge Hong, « trempez-la dans un sheng d'eau, pressez-en le jus et buvez tout ». 

Dans les années 1970, la chercheuse chinoise Tu Youyou a suivi son conseil et a commencé à étudier les propriétés curatives de l'armoise. Il ne lui a pas fallu longtemps pour isoler l'artémisinine, composé antipaludique de la plante. Cette découverte lui a valu le prix Nobel en 2015. Aujourd'hui, l'OMS recommande de traiter les cas de paludisme à falciparum, souche la plus mortelle, par une combinaison thérapeutique à base d’artémisinine.

 

TUBERCULOSE

Ce que l'on sait aujourd'hui

Chaque année, 10 millions de personnes contractent la tuberculose, infection bactérienne causée par Mycobacterium tuberculosis qui affecte le plus souvent les poumons. Parmi ces malades, 1,5 million en meurent. La plupart des cas de tuberculose sont curables grâce aux antibiotiques, mais l’augmentation des infections multirésistantes est à l’origine d’une crise sanitaire en pleine expansion.

La maladie se propage par voie aérienne. Lorsque les personnes atteintes de tuberculose toussent, éternuent ou crachent, elles libèrent des germes capables de rester en suspension dans l’air pendant plusieurs heures. L'inhalation de quelques bactéries peut suffire à déclencher l'infection, même si seulement 5 à 10 % des personnes infectées contractent la maladie.

En l'absence de traitement, 45 % des personnes atteintes de tuberculose en meurent, généralement après une période d'amaigrissement marquée par une toux violente accompagnée de crachats épais contenant parfois des filets de sang, des sueurs nocturnes et de la fièvre. Chez les personnes positives pour le VIH, ce chiffre atteint presque 100 %. Bien que l'agent pathogène de la tuberculose n'ait été découvert qu'en 1882 - à l'époque, la tuberculose tuait une personne sur sept aux États-Unis et en Europe -, il est probablement présent chez nous depuis trois millions d'années.

Tuberculosis of the spine in an Egyptian mummy of the 21st dynasty, 1069-945 BCE. Photograph from 1910. Credit: Wellcome Collection. Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)
Tuberculose de la colonne vertébrale chez une momie égyptienne de la 21e dynastie (1069-945 avant notre ère). Photographie de 1910.
Creéit: CollectionWellcomeAttribution 4.0 International (CC BY 4.0)

En 1921, Albert Calmette et Jean-Marie Camille Guérin ont mis au point le vaccin Bacille Calmette-Guerin (BCG) contre la tuberculose, qui est encore aujourd'hui le seul vaccin largement utilisé. Il s'agit d'une étape essentielle dans la lutte contre la maladie, mais l’efficacité du BCG, qui diminue en fonction de l’âge, est limitée chez les adultes. De nouveaux vaccins sont en cours de développement.

Ce qu'ils savaient... dans la Grèce antique

La tuberculose était connue sous le nom de tabesto dans l'Antiquité romaine, et de schachepeth dans l'Antiquité hébraïque. Dénommée phtisie dans la Grèce antique, elle a été décrite par Hippocrate, vers l’an 400 avant notre ère, comme une maladie cachectique accompagnée de toux, de crachats et de fièvre, et qui « faisait ses attaques principalement entre dix-huit et trente-cinq ans » - constatation cohérente avec les observations modernes d'une tendance de la tuberculose active à frapper les jeunes adultes.

« Ceux qui crachent du sang mousseux le font remonter des poumons », avait-il compris, mettant en garde ses étudiants contre la prise en charge des cas avancés : ils risquaient de mourir, disait-il, et de ternir la réputation du médecin traitant.

Hippocrates. Line engraving by P. Pontius, 1638, after P. P. Rubens. Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org Hippocrates.
Hippocrate. Gravure au trait de P. Pontius, 1638, d'après P. P. Rubens.
Crédit : Bibliothèque Wellcome, Londres. Images Wellcome images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org Hippocrate.

Galien, héritier romain autoproclamé d'Hippocrate, imaginait à tort que la tuberculose était un processus de fuite du sang du poumon vers la poitrine et recommandait de l'air frais, du lait et des voyages en mer, prescription qui fait écho à la prescription médicale en vigueur aux 19e et 20e siècles d'envoyer les malades "prendre l'air" dans des sanatoriums de montagne ou du bord de mer.

La théorie d'Hippocrate, qui considérait la maladie comme un déséquilibre des quatre humeurs du corps, n'offrait pas de concept permettant d’expliquer la transmission des épidémies. Les auteurs hippocratiques ont toutefois noté, dans le livre I, Des épidémies, que la tuberculose « était la plus considérable des maladies qui sévissaient alors, et la seule qui se soit révélée mortelle pour beaucoup de personnes ». Cette sinistre réputation résonne encore aujourd'hui, la tuberculose n'ayant perdu son statut de maladie infectieuse la plus meurtrière au monde qu'avec l'arrivée de la COVID-19.

 

RAGE

Ce que l’on sait maintenant

Causée par un virus qui se propage par la morsure d’animaux infectés – des chiens dans 99 % des cas - la rage peut être prévenue par un vaccin depuis plus d'un siècle, mais elle continue de tuer des dizaines de milliers de personnes chaque année, dont 95 % en Asie et en Afrique.

Il n'existe pas de traitement. Le virus se propage dans le système nerveux et reste indétectable dans le sang jusqu'à la fin de la maladie. Une fois les premiers symptômes apparus - généralement deux ou trois mois après l'exposition, mais parfois jusqu'à un an - la mort est pratiquement certaine. La maladie évolue en quelques jours, de façon horrible. Dans sa forme la plus courante, connue sous le nom de "rage furieuse", la mort survient par arrêt cardio-respiratoire, après une phase caractérisée par une hyperactivité, une excitabilité et une agressivité intenses, et par une hydrophobie et une aérophobie. La rage paralytique évolue plus lentement, avec une paralysie progressive s'étendant à partir du site de la morsure. N’étant généralement diagnostiquée avec certitude qu'après la mort, cette forme est souvent mal identifiée. 

Mais le vaccin antirabique - mis au point sous sa première forme par Louis Pasteur dans les années 1880 - est presque universellement efficace lorsqu'il est utilisé correctement dans le cadre d'un protocole de prophylaxie post-exposition, la première dose étant administrée idéalement le jour de l'exposition. En outre, le vaccin canin a éliminé le virus en tant que menace pour la santé publique dans la plupart des pays riches, et son utilisation progresse considérablement dans certains des pays les plus vulnérables à la rage.

Ce qu'ils savaient... en Mésopotamie antique

La rage, que diverses cultures considéraient comme rien de moins que la dissolution de l'humanité des victimes de morsures, sa transformation en un état bestial, est relativement bien représentée dans les textes anciens qui nous sont parvenus.

Certaines des références les plus anciennes datent de plus de 4 000 ans. Retrouvées dans l'actuelle ville de Nuffar, en Irak, et datées d'environ 2100-2000 avant notre ère, les tablettes akkadiennes d’incantation gravées dans l’argile de l'ancienne cité-État d'Ur relatent un échange fascinant entre Mardouk, dieu de la guérison, et son père Enki. Le ton de désespoir est frappant, laissant entrevoir l’impuissance divine face à cette maladie, encore incurable de nos jours : « Oh ! Père ! En ce qui concerne l'homme [...] attaqué par un chien enragé qui lui transmet son venin [...], je ne sais pas ce que je peux faire pour lui », avoue Mardouk.

Il est frappant de constater que les "incantations akkadiennes réservées aux morsures de chien" - psalmodiées lors d'un rituel quasi médical habituellement réservé aux maladies les plus graves - qualifient régulièrement la salive du chien (dont on sait aujourd'hui qu'elle est le vecteur de transmission du virus) de "venin", comparable à celui d'un serpent ou d'un scorpion.

Une incantation datant d'environ 1900-1600 ans avant notre ère décrit le processus pathologique qui s'ensuit comme une sorte d'hybridation : selon l’incantation, « le sperme du chien enragé est transporté dans sa gueule. Là où il a mordu, il a laissé son enfant ».

Sumerian Cuneifurm Tablet. Credit: Wellcome Collection. Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)
Tablette sumérienne cunéiforme.
Crédit : Collection WellcomeAttribution 4.0 International (CC BY 4.0)

Les lois sumériennes d'Eshnunna, datant d'environ 1930 avant notre ère, identifient sans ambiguïté la morsure du chien comme la cause directe de la maladie mortelle de l'homme. La loi stipule que l’homme qui n'a pas surveillé son chien enragé et qui l'a laissé "mordre un homme et causer sa mort", doit payer une amende en sicles d'argent (un taux réduit s'applique lorsque la victime est un esclave).

 

LÈPRE

Ce que l’on sait maintenant

Maladie infectieuse chronique causée par Mycobacterium leprae, bactérie à croissance et à propagation lentes, la lèpre affecte la peau et les nerfs périphériques, les yeux et la muqueuse des voies respiratoires supérieures. Depuis les années 1980, il est possible de guérir l'infection avec une polychimiothérapie étalée sur un an. Mais si le diagnostic et le traitement sont tardifs, les lésions nerveuses et autres handicaps causés par l'infection peuvent se révéler irréversibles, ou même continuer à progresser. Lorsque les nerfs ont été endommagés et que les membres sont devenus insensibles, les malades peuvent se couper ou se blesser sans s’en apercevoir, et les nouvelles plaies peuvent alors peuvent terriblement s'infecter.

En 2020, sur les 127 558 nouveaux malades de la lèpre dans le monde, 7 198 avaient déjà atteint un stade d’invalidité permanente grave avant même d’avoir été diagnostiqués et traités. Même si la cruelle stratégie de santé publique appliquée dans le passé - à savoir l’internement forcé dans les léproseries - n’a plus cours aujourd’hui, le diagnostic de lèpre reste marqué par la stigmatisation, et entraîne l’isolement social des patients.

Ce qu'ils savaient... dans l'Inde antique

La lèpre est mentionnée dans les rouleaux égyptiens et les textes védiques indiens datant de 1550 avant notre ère, mais certains chercheurs considèrent que le premier portrait clinique de l'infection chronique a été dressé dans le Sushruta Samhita, traité sanskrit de médecine et de chirurgie datant d'environ 600 avant notre ère (même si les avis divergent considérablement quant à la date de sa rédaction).

Page of text from the Susrutasamhita, an ayurvedic textbook, on various surgical procedures and surgical instruments. The text presents itself as the teachings of Dhanvantari, King of Kasi (Benares) to his pupil Susruta. Credit: Wellcome Collection. Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)
Page de la Susrutasamhita, manuel ayurvédique, sur diverses procédures et instruments chirurgicaux. Le texte se présente comme l'enseignement de Dhanvantari, roi de Kasi (Bénarès), à son élève Susruta.
Crédit : Collection Wellcom Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)

La maladie était décrite comme une "maha kushtha", ou grande maladie de peau, caractérisée par des taches vermillon, la perte de sensibilité et la déformation des membres, la suppuration des parties atteintes, la chute des doigts, l'affaissement du nez. Bien avant que la théorie des germes ne révolutionne notre conception de la contagion, l'auteur connu sous le nom de Suśruta (qui pourrait toutefois désigner plusieurs auteurs) avait compris que les maladies, y compris la lèpre, pouvaient se transmettre par proximité : « La lèpre, la fièvre, la consomption, les maladies des yeux et autres maladies infectieuses se propagent d'une personne à l'autre par l'union sexuelle, le contact physique, le fait de manger ensemble, de dormir ensemble, de s'asseoir ensemble, et l'utilisation des mêmes vêtements, guirlandes et pâtes ».

Watercolour drawing: portrait of Susruta. Credit: Wellcome Collection. Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)
Dessin à l'aquarelle : portrait de Susruta.
Crédit : Collection Wellcome Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)

Mais la lèpre est également décrite comme une sorte de visite karmique, une punition : « On dit que le meurtre d'un brahmane, d'une femme ou d'un noble, l'usurpation de l'argent d'autrui, etc. sont responsables de la lèpre, qui est une maladie née des péchés ». La réincarnation ne permettait pas de s’en débarrasser : les lépreux seront à nouveau atteints dans leur prochaine vie, écrit Suśruta. La lèpre, selon lui, pouvait aussi se transmettre à la descendance, du père et de la mère à l'enfant, par l'intermédiaire du sperme et des ovules.

Vers l’an 78 de notre ère (là encore, les dates sont controversées), le médecin de l'empereur, Charaka, a rédigé son propre opus, le Charaka Samhita. Dans ce grand texte médical, sept variétés de lèpre sont identifiées, dont une seule est incurable.

Les explications étiologiques de Charaka sont moins métaphysiques, mais non moins erronées : des changements soudains de régime alimentaire au cours des changements de saison peuvent déclencher la lèpre, pensait-il, tout comme le fait de plonger d’un coup dans l'eau froide sous l’effet de la peur, du chagrin ou de l'épuisement, ou de faire l'amour après avoir mangé trop d'aliments riches.

Le premier remède mentionné dans l'Ayurveda Susruta (100-900 de notre ère), à savoir la consommation d'huile de graines de Tuvarka, ou son application en friction sur les régions affectées est toujours utilisé en Inde par les praticiens traditionnels.

 

TRACHOME

Ce que l’on sait maintenant

Chlamydia trachomatis est une bactérie qui a émergé avant l’apparition de l’homme, dans un monde peuplé d'étranges petits mammifères préhistoriques. Les souches à tropisme génital sont apparues les premières ; les souches à tropisme oculaire ont divergé il y a deux à cinq millions d'années. Beaucoup plus “jeune” que la Chlamydia, l’homme moderne est apparu il y a seulement quelque 120 000 ans. 

Causé par Chlamydia trachomatis, le trachome reste encore aujourd’hui la principale cause infectieuse de cécité dans le monde. Il se transmet directement, par contact (mains, draps) avec l’écoulement oculaire ou nasal des sujets infectés, ou par les mouches qui se sont posées sur l’écoulement. Classé parmi les maladies tropicales négligées, le trachome est un problème de santé publique dans 44 pays. Dans les zones où le trachome est endémique, la forme évolutive (inflammatoire) est fréquente chez les jeunes enfants. La répétition des infections peut provoquer l’apparition de tissus cicatriciels à l'intérieur des paupières, et entraîner leur retournement vers l'intérieur et le frottement douloureux des cils contre le globe oculaire (trichiasis), ce qui peut conduire à l’opacification de la cornée et à une cécité irréversible.

Flies spreading chlamydia trachomatis in the community. © Clare Gilbert. Published by the International Centre for Eye Health www.iceh.org.uk, London School of Hygiene & Tropical Medicine.
Mouches propageant chlamydia trachomatis dans la communauté.
© Clare Gilbert. Centre international pour la santé oculaire www.iceh.org.uk, London School of Hygiene & Tropical Medicine.

En 2020, 42 045 personnes ont été opérées au stade avancé (trichiasis trachomateux) de la maladie.

Ce qu’ils savaient… dans l’Égypte antique

L’infection cécitante est entrée dans le canon médical de l'Égypte ancienne vers 1600 avant notre ère, soit un millier d'années après la toute première description du trachome dans des archives écrites (dans le texte chinois Huang Ti Nei Ching, datant d’environ 2700 ans avant notre ère).

A blind harper, part of a relief from the tomb of Pa-aton-em-heb, found at Saqqara, now at the Leiden Museum. Source: Tomb chapel of paätenemheb (RMO Leiden egypt saqqara 1333-1307bc)
Harpiste aveugle, partie d'un relief de la tombe de Pa-aton-em-heb, trouvée à Saqqara, aujourd'hui au musée de Leyde.
Source : Tomb chapel of paätenemheb (RMO Leiden egypt saqqara 1333-1307bc)

Deux documents connus sous le nom de papyrus d'Edwin Smith (vers 1600 avant notre ère - dont on pense qu'il a été copié à partir d'un texte produit vers 3000 avant notre ère) et le papyrus d'Ebers (vers 1550 avant notre ère) traitent des troubles oculaires aigus et chroniques et de la cécité. Il est difficile de distinguer clairement les maladies en cause, mais la plupart des historiens s'accordent à dire qu'elles incluent le trachome, maladie restée associée aux populations du haut Nil et connue sous le nom moderne de "maladie oculaire égyptienne".

Ces papyrus décrivent tout un tas de remèdes. En cas de trichiasis, il fallait enlever les cils. Pour prévenir les récidives, les papyrus préconisent un traitement à base d'onguents appliqués, en général, sur l'extérieur des yeux. Ces onguents étaient composés d'huiles ou de graisses mélangées à des composés odorants tels que la myrrhe et la résine, ou à des minéraux râpés tels que la malachite, le carbonate de cuivre vert et le natron rouge. Le miel, dont on pensait à l'époque qu'il avait un effet sur les démons, mais qui était en fait un bactéricide naturel, était incorporé à ces crèmes.

« Le maquillage noir ou - parfois - vert des paupières et de leur bordure n'était pas seulement un rite sacré... mais faisait partie d'un traitement plus ou moins rationnel impliquant des substances antibiotiques telles que l'allicine de l'ail", écrit S. Ry Anderson, de l'Institut de pathologie oculaire de Copenhague.

D'autres traitements semblent plus farfelus : il est difficile d'imaginer que "l'extrait de crocodile", le "fiel de poisson" ou "l'extrait d'yeux de porc sains" aient de puissantes propriétés curatives, et le miel n'a probablement pas donné le meilleur de lui-même pour résoudre les problèmes oculaires lorsqu'il était versé dans l'oreille des patients. Alors : ces remèdes ont-ils été efficaces ? Anderson conseille la prudence avant de les rejeter d'emblée. Le cuivre, par exemple, mentionné dans les parchemins, aurait pu changer le cours de l'infection par le trachome. « L'effet psychologique placebo est sans aucun doute le plus important, quelle que soit la méthode utilisée, à l'exception de certains traitements chirurgicaux minimes comme l'épilation », conclut-il.